dimanche 15 septembre 2013

Sur la route des Croisades.

SUR LA ROUTE DES CROISADES
En prononçant trois petits mots – "Dieu le veut" -, le pape Urbain II va déclencher le 27 novembre 1095, de Clermont, l'un des événements les plus prodigieux de toute l'histoire occidentale. On emploie l'adjectif à dessein. L'épopée des croisades, en effet, durera quatre siècles. Après huit expéditions successives, elle ne s'achèvera vraiment qu'en janvier 1492 avec la reprise du royaume musulman de Grenade, en Espagne. Mais la trace historique laissée par l'événement sera bien plus durable encore.
Tantôt célébrées comme une "aventure" inaugurale de l'Occident chrétien, tantôt dénigrées comme une préfiguration du colonialisme et de la sauvagerie militaire, les croisades n'auront jamais cessé, depuis près d'un millénaire, d'habiter la mémoire des peuples. La nôtre bien sûr, mais plus encore celles des protagonistes juifs, musulmans, chrétiens orthodoxes ou arméniens.
TEMPLE DE PARIS
Attentat contre le Pape Jean-Paul II commis par le Turc Ali Agça.
De Saladin à Saddam Hussein.

Vieille histoire, les croisades sont donc une histoire d'aujourd'hui. Neuf siècles après, la référence à ces expéditions chrétiennes joue un rôle considérable dans la symbolique qui gouverne les conflits du Proche-Orient, des Balkans ou du monde slave. Donnons quelques exemples.

Avant de tirer ses coups de révolver sur le pape Jean Paul II le 13 mai 1981 sur laplace Saint Pierre, à Rome, le Turc Ali Agça s'était expliqué dans une lettre sur ses mobiles : "J'ai décidé de tuer Jean Paul II, commandant suprême des croisés."
Ce n'était point là paroles de fou.


Le brasier du Proche-Orient, sans cesse rallumé, brûle encore - et principalement - au feu de ce souvenir là.

Pour l'imaginaire musulman, les croisades demeurent la déchirure initiale, la blessure jamais cicatrisée et qui légitime encore, aux yeux des plus durs, toutes les formes de djihad.

Les principaux dirigeants arabes contemporains, de Gamal Abdel Nasser à Hafez al- Assad en passant par Muammar Kadhafi ou Saddam Hussein, furent nourris du souvenir à la fois amer et glorieux des croisades, dont l'épisode le plus gratifiant pour les musulmans fut celui de la bataille d'Hattin (en 1187), qui entraîna l'expulsion des francs de Jérusalem. Au sein de l'Organisation de Libération de la Palestine, des trois divisions de l'Armée de Libération l'une portait le nom d'Hattin et l'autre d'Ain Jalout, deux noms qui renvoient à la déroute finale des royaumes francs. 
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TEMPLE DE PARIS
Après le 11 septembre, Georges Bush emploie le mot de "croisade" dans sa guerre contre les terroristes.
Quant à l'état d'Israël, il continue d'être assimilé dans l'imaginaire arabe à une colonie "occidentale" comparable aux royaumes francs fondés par les croisés, royaume qui (sauf celui de Tripoli) durèrent moins d'un siècle.

Israël connaîtra fatalement, répète la propagande islamiste, un sort identique et le monde arabe trouvera tôt ou tard un nouveau Saladin, le Salah al-Din des chroniques qui sut unifier l'islam combattant.
Nasser se compara à Saladin. Hafez al-Assad aussi. Et la hâte avec laquelle, durant la guerre du Golfe de 1991 et celle d'Irak en 2003, Saddam Hussein se posa en nouveau Saladin dressé face à l'Occident ne fit sourire que les oublieux. Dans le petit peuple arabe, la symbolique fut d'autant mieux comprise que les deux présidents Bush, père et fils, invoquaient Dieu, la prière et la "croisade" pour justifier l'entrée en guerre des Etats-Unis.

Mais le souvenir  est tout aussi vif chez les chrétiens orthodoxes de Russie ou de Serbie, qui, à la moindre occasion évoquent la prise et le pillage de Constantinople en 1204 par les croisés chrétiens d'obédience latine.
Ou encore chez les chrétiens d'Orient, dont le statut précaire fut, de 1975 à 1992, au centre de l'interminable guerre du Liban. C'est leur alliance avec les croisés qui scella jadis leur isolement. Elle leur est toujours reprochée en 2013. 
TEMPLE DE PARIS
Le pape Urbain II préside le Concile de Clermont-Ferrand en 1095. Miniature de Jean Colombe, XVe siècle (BnF Ms fr. 5594, Fol. 19 a).
Dieu le veut !

Mais revenons au point de départ : le prêche guerrier
du pape Urbain II en novembre 1095 devant treize archevêques, deux cent vingt-cinq évêques, quatre centaines d'abbés et quelques milliers de laïques réunis
à Clermont pour un concile spécial.
Pourquoi le pape appelle-t-il à la guerre sainte ?

Il évoque les persécutions dont sont victimes en Terre Sainte les pèlerins qui s'y rendent quelques fois par milliers.
Persécutions aggravées, au début du XIe siècle, par le calife fatimide Al-Hakim bi-Amr Allah, une sorte de Néron musulman qui alla jusqu'à raser la Saint-Sépulcre.
Ces persécutions ne sont pas imaginaires, comme le prétendront des historiens laïques. En 1064 par exemple, sept mille pèlerins conduits par Gunther, évêque de Bamberg, ont été attaqués par les Bédouins. Refusant de se défendre, des centaines d'entre eux ont été exterminés. Ces persécutions se sont d'ailleurs renouvelées depuis la conquête de Jérusalem par les Turcs Seldjoukides du général Atsiz, en 1071, qui ont massacré une partie des habitants.

Autre motivation, d'ordre géopolitique celle-là : les menaces qui planent sur l'empire de Constantinople ("Vos frères d'Orient", dit Urbain II) assiégé par les Turcs seldjoukides. L'empereur byzantin, assure le pape, adjure les chrétiens d'Occident à venir à son secours.

Le pape promet donc la remise des péchés "sur l'heure" à ceux qui perdraient leur vie pendant le voyage ou"dans la bataille contre les païens". Il exhorte enfin les chevaliers batailleurs et ceux qui ont été "mercenaires en échanges de gages sordides" à s'engager immédiatement au service du Christ. Puis il jette cette exclamation fameuse que la foule va bientôt reprendre et qui fera plusieurs fois le tour de la chrétienté : "Dieu le veut !"

A ces nobles motifs s'en ajoutent d'autres qui le sont moins. D'abord la volonté avouée d'éloigner du royaume les turbulents fils de chevaliers qui, en s'affrontant sans relâche, y répandent l'insécurité et la violence. Pour ces "bagarreurs", la croisade sera un exutoire. De façon plus globale, cette fin du XIe siècle correspond à une période où l'Europe chrétienne, délivrée des famines, dopée par une démographie en hausse, dispose d'un surplus de puissance. La croisade sera la première initiative prise par l'Occident pour se projeter orgueilleusement hors de ses frontières.

Un "détail" toutefois n'était prévu par personne, pas même Urbain II : c'est engouement prodigieux que son appel va provoquer dans toute l'Europe. Un phénomène qu'on pourrait, au risque de l'anachronisme, qualifier de "médiatique".

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